Charles Bourely Architecte
Tracer Fonder Bâtir, texte de recherche.

Tracer Fonder Bâtir

Programme
Proposition d’intervention in situ, Projet de recherche
Lieu
Île Navarin, Chili
Date
2016

1

Aimé Robiquet, Carte des côtes de la Patagonie et des Mers du Cap Horn / dressée d’après les Travaux du Capitaine R. Fitz Roy, 1853.
Enrique Espinoza, Mapa No. 35. Territorio de Magallanes, 1903.

2Aimé Robiquet, Carte des côtes de la Patagonie et des Mers du Cap Horn / dressée d’après les Travaux du Capitaine R. Fitz Roy, 1853.

3Enrique Espinoza, Mapa No. 35. Territorio de Magallanes, 1903.

L’île Navarin se situe à l’extrémité sud du Chili, prise entre le Cap Horn et la Grande Île de Terre de Feu, au niveau du 55ème parallèle. Elle clôture les 1750 km d’îles, d’îlots, de fjords et de canaux de l’archipel Patago-Fuégien. Ici, la Cordillère des Andes termine sa course et replonge dans les eaux méridionales à la rencontre des océans Pacifique et Atlantique.

Krummholz d’un hêtre de la Terre de Feu (Nothofagus pumilio).

4Krummholz d’un hêtre de la Terre de Feu (Nothofagus pumilio).

Le climat particulier de l’île a offert au vivant des conditions d’adaptation aussi extrêmes que la surface accidentée de son territoire.
Les arbres, déformés par la violence des vents d’ouest, sont atrophiés afin de ne pas dépasser la capacité d’une terre superficielle à les maintenir enracinés.

Chaîne des Dientes de Navarino, depuis le Cerro Bandera.

5Chaîne des Dientes de Navarino, depuis le Cerro Bandera.

Au-delà d’une certaine altitude, ces derniers laissent place à des formes de végétation plus archaïques. La forêt primaire devient celle des lichens et des mousses, atteints, dans ce cas, de gigantisme. La distorsion de la flore, alliée à l’absence totale de repère construit, participe au brouillage sensoriel et perceptif du marcheur.
Un paysage sans échelle, sans référentiel, un territoire du sublime, dans ce qu’il possède d’insondable, de fulgurant et par l’effroi qu’il suscite en cas de tempête.

Laguna del Picacho, vue nord.
Laguna del Picacho, vue sud.

6Laguna del Picacho, vue nord.

7Laguna del Picacho, vue sud.

Séquence sédimentaire entre deux sills de dolérite.

8Séquence sédimentaire entre deux sills de dolérite.

L’île présente une composition géologique mêlant roches magmatiques, métamorphiques et inclusions de strates sédimentaires dont la morphologie résulte de l’action conjointe des mouvements tectoniques et des phases glaciaires.

Argilite ferrugineuse éclatée par le gel.
Feuillets de pierre.

9Argilite ferrugineuse éclatée par le gel.

10Feuillets de pierre.

Les phases de gel et de dégel annuelles appliquées à la composition géochimique des roches présentes dans les zones montagneuses (principalement : diorite, dolérite, greywake et argilite ferrugineuse) produisent naturellement des « moellons » et des « feuillets » qui tapissent son relief.

Adaptation des mousses aux variations du milieu.
Tapis d’Abrotanella emarginata.

11Adaptation des mousses aux variations du milieu.

12Tapis d’Abrotanella emarginata.

Dressage topographique de l’île.

13Dressage topographique de l’île.

Proposé, comme un degré « n - 1 », le projet se décline en trois actes fondamentaux : Tracer Fonder Bâtir. Des actes qui précèdent l’usage, qui précèdent l’ordonnancement, qui précèdent la pérennité. C’est par cette hypothèse que nous interrogerons la capacité (ou l’impossibilité ?) d’une architecture à émerger ex materia, à savoir, d’une matérialité donnée et de la mise en œuvre qu’elle induit.

Cette exploration est, par nature, protéiforme.
Avec l’appuis d’une approche géographique, mésologique et artistique, le projet cherche à saisir l’émergence des rituels et des gestes par lesquels nous entretenons notre plus essentiel rapport au monde.

Le dressage cartographique du territoire marquera la transition entre abstraction et réalité.

La marche à travers son paysage donnera corps aux réalités topographiques et climatiques.

L’installation d’un campement établira les ingrédients d’une action possible.

La fiction narrative sondera les agissements d’un être confronté au désir d’intervenir avec justesse dans un territoire. Elle exposera la nécessité de s’adapter aux limites d’un corps, à l’assistance limitée d’outils rudimentaires et à l’élaboration d’une stratégie constructive oscillant entre résignation et résistance.

Plan de situation.
Vue aérienne du site.

14Plan de situation.

15Vue aérienne du site.

Disposition du carroyage et tracé du cercle.
Action conjointe : évider et empiler.

16Disposition du carroyage et tracé du cercle.

17Action conjointe : évider et empiler.

Maquette, 1:100ème.

18Maquette, 1:100ème.

Coupe.

19Coupe.

Détail de l’encorbellement, zone d’entrée.

20Détail de l’encorbellement, zone d’entrée.

Maquette, 1:100ème.

21Maquette, 1:100ème.

[…]
Après le col, un lac d’altitude épousait les contours d’une dépression, logé entre un éperon rocheux, à l’ouest, et une pente douce menant à un plateau supérieur à l’est.
Il ne peut pas encore l’expliquer, mais cet emplacement lui apporte satisfaction. La pente est couverte de roches. Leur taille et leur géométrie en feront un matériau idéal, utilisable sans transformation et aisément manipulable. Un grêle ruisseau s’écoule depuis le plateau supérieur et émet un bruissement continu, bouleversé par le chaos qu’il traverse.

Quelque part, dans ce champ erratique se produira la modification du paysage.

Le bâton de marche et le fil donneront les étalons de mesure nécessaires. Treize cordeaux sont disposés en abscisse et en ordonnée selon un intervalle régulier de dix bâtons. Un carroyage est formé. Il relie par la diagonale les surfaces planes de la rive avale et celle du plateau amont. Débutant par le coin supérieur, une première case est vidée de ses pierres superficielles jusqu’à atteindre la farine de roche des strates inférieures. L’extraction de la première case permet d’estimer l’épaisseur de la couche de pierres disponibles de l’ensemble. Leur organisation en un appareillage sommaire précise le nouveau volume réalisable.

La rive de la lagune conditionnera les limites d’une emprise plane. Il est possible d’y inscrire un cercle de soixante bâtons de diamètre offrant un point de tangence sur la pointe avale du carré. Ancré fermement dans le sol, un bâton matérialisera son centre. Nouant un fil à trente bâtons de longueur, le traceur y attache un anneau qu’il glisse autour de l’axe du bâton d’une part, et fixe à sa taille de l’autre. Cela assurera la précision nécessaire à son dessein. En maintenant une tension suffisante, il accomplit une série de révolutions jusqu’à marquer visiblement le sol sur son passage.
Refusant de céder à l’attraction du cône, et pour se démarquer de la montagne voisine, le cercle deviendra cylindre.

Le vide laissé par l’extraction des pierres du carré sera tout aussi important que le cylindre qu’il alimente.
Instinctivement, les pierres sont regroupées par gabarit et occupent désormais une infime portion de leur surface initiale, dans une trame convertie en carrière. Les rares branchages issus du bosquet présent en contrebas du lac ne sont guère plus longs que son bras et ne lui seront d’aucun secours pendant la construction. Une fois secs, ils pourront alimenter son feu.

Afin de ménager son corps, le traceur devenu poseur, ne peut se permettre aucun ouvrage provisoire à démonter, aucune transformation du matériau brut. Toute transposition de matière doit être définitive. Le poids des plus gros appareils les destine aux premiers lits du cylindre. Le poseur réalise bientôt, qu’il devra adapter la forme de son ouvrage pour permettre la desserte des niveaux supérieurs. Il imagine ôter au cylindre la portion supérieure de son cœur, dessinant de minces gradins qui permettront l’ascension vers les lits supérieurs. L’achèvement du premier lit transforme le cercle en disque. Les lits suivants forment des anneaux d’une circonférence identique, amincis graduellement depuis leur centre.

La géométrie clémente des petits appareils façonnés par le gel dispense le poseur d’utiliser tout liant. Les appareils les plus fins sont disposés en périphérie, les plus irréguliers sont relégués au cœur de chaque nouveau lit. Répartis à intervalle régulier sur le périmètre extérieur, les appareils moyens sont disposés en boutisse. Seul l’encorbellement progressif des appareils les plus longs permettra de ménager un passage entre la périphérie et le cœur. Le poseur s’assure de poser les appareils dépassants en fin de lit et de les mettre en charge en priorité pour le départ des suivants.

Le poseur reçoit la visite d’un ravitailleur. Ils partagent un premier repas, abrités du vent dans cet enclos de pierres. Avant de se retirer, son commensal interroge le poseur sur la nature de cet empilement. Tombeau ?
Fortification ? Observatoire ? Le poseur n’en a aucune idée. Un empilement.

Peu de temps après, le poseur accomplit une étape libératrice. La jointure des pans inclinés du passage. Sa couverture par quelques lits supplémentaires lui permet enfin de circuler sans déstabiliser, par le poids de son corps, les saillies de l’ouvrage. Chaque nouvelle strate devient plus aisée permettant au poseur d’accomplir un anneau complet avant la tombée de la nuit.

Bientôt il devient possible d’en compléter deux. Cette réalisation projette le poseur face à la fin imminente de son intention. A l’approche du sommet, une angoisse naît dans son cœur. Ne disposant plus que d’une surface suffisante pour l’ajout d’un lit, le poseur sélectionne des plaques assez pesantes pour échapper au rapt du vent qu’il incline l’une contre l’autre en un ultime anneau solidaire.

Le poseur devenu bâtisseur regagne son campement adjacent, troublé par le motif qu’il venait de réaliser ou était-ce dû à l’achèvement de son ouvrage ? Il dissémine les tas de moellons restants hors du carré. Celui-ci découpe, à présent, une clairière dans la face minérale de la pente.

L’empilement et la clairière, devenus sanctuaires, nécessitent la tenue d’une cérémonie. Les branchages restant leur seront dédiés. Il déplace son couchage au centre de la construction y allume un feu et décide d’y passer la nuit. Au réveil, il remarque que le bord supérieur masque désormais l’ensemble du terrain alentour, et découpe un disque de ciel. Seul le sommet de la montagne voisine participe invariablement aux tumultes du cosmos. L’évanescence du site plaît au bâtisseur, qui observe la couleur changeante des nuages poussés par les vents d’ouest. Lorsque l’aiguail recouvre uniformément les gradins, le ciel tire à lui cet amas lithique en un unique milieu aqueux.

Quittant l’enceinte du sanctuaire pour regagner les siens, le bâtisseur remarque que le ruisseau avait creusé un lit nouveau dans les substrats inférieurs. Alimenté par la fonte des sommets à l’est, son debit était devenu plus rectiligne, plus puissant, bien que plus silencieux. Se retournant, une dernière fois, sur les hauteurs du col, le bâtisseur fut surpris par l’inexplicable petitesse dont sa réalisation était désormais frappée.
[…]

22Tracer Fonder Bâtir, texte choisi.

Images
Charles Bourely Architecte : 1, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21
David Rumsey Map Collection, David Rumsey Map Center, Stanford University Libraries : 2, 3

Textes
Charles Bourely Architecte : 22